Amelia se gèle dans sa chemisette fleurie à manches courtes, foule la boue de Chavenay de ses nouvelles bottes assorties au déguisement mais qu’importent les pieds mouillés. Elle dégaine son téléphone, remue ciel et terre pour faire comprendre au BRIA que ce ne sera qu’un tout petit changement d’immatriculation, à peine trois lettres les mecs, déconnez pas. Elle implore Météo France, ou plutôt le malchanceux à l’autre bout du fil, pour faire accélérer le TEMPO qui annonce SCT2000 mais seulement en début d’après-midi. Négatif Ghost Rider, les copines seront là pour causer chiffon et entoilage et puis on a une amie qui n’a pas arpenté le ciel depuis longtemps à emmener voler. Equipages 100% féminins, repas entre filles, c’est notre journée, il faut en être.



On trépigne d'impatience, on révise la navigation jamais faite entre Pontoise et le Bourget et on se marre un bon coup autour du énième café en repensant au costume initialement prévu par ma passagère. Vous le saviez, vous, que Wonder Woman pilotait un avion invisible ? Rien que de l'imaginer en short bleu et cape rouge, sans oublier le lasso doré, par moins 2 en plein dans la cohue de nanas, j'en ai la chair de poule. Finalement, la crise de rire est remplacée par un treillis militaire et un béret, tenue plus conventionnelle et le tape à l'œil en moins.

Il est maintenant 11h30, on s'arrache. Du sol, de la piste, du terrain. Nous voici en route après avoir reçu la bénédiction du BRIA via cinq organisateurs du Musée de l'air, un chef d'exploitation et Dame l'application de l'Iphone qui passe des METAR alentours corrects pour la petite pilote du dimanche qu'est l'Amelia en costume. Remise de gaz à Pontoise (la piste était occupée), on va être en retard. En fait, tout juste bonnes dernières mais nous sommes là, le sourire aux lèvres et le stress abandonné quelque part sur le seuil 03.

Là-haut, c'était un véritable exercice de style : ne pas trop écraser le champignon pour profiter du spectacle en pleine classe A tout en découvrant, ébahies, qu'en tenant bien le cap, la carrière de l'A15 et le lac d'Enghien sont à leur place. Mais en même temps, les 160 chevaux du Lycoming il fallait les pousser un peu ne serait-ce que pour respecter l'heure de l'intention de vol maintes fois modifiée. Trouées de ciel bleu, cockpit heureux, et une hélice guillerette virevoltant autour d'Ariane...

Le Bourget, on connaissait déjà. Pourquoi ne pas avoir lâché l'affaire dès le matin ? Voire la veille lorsque l'empoisonneur de Murphy a passé son coup de fil pour me signaler l'avion en rade au Touquet ? On pourrait croire que les gonzesses sont d'un têtu, mais c'est bien plus que cela.

Un 17 mars, sur un grand terrain bitumé de la région parisienne.

Amelia s'est transformée. Elle a revêtu son costume d'hôtesse de l'air et regarde la multitude de dérives bleu blanc rouge défiler tandis que la navette emmène l'équipage vers un Airbus A330. La neige des vacances est encore fraîche dans le souvenir de la veille... skis aux pieds, dévalant maladroitement, parfois trop vite, les pistes damées de la Tarentaise. Ah ce que c'était bon ! Raclettes, tartiflettes, fondues savoyardes... Rien de tel pour faire éclater l'uniforme. Donc, forcément, les vacances, ça va un temps. Il faut retourner travailler un jour ou l'autre pour épargner la création de Sieur Lacroix. Gâtée par le planning, la reprise m'offre un petit Caire d'à peine quatre heures de trajet et un rien de décalage horaire. Cela aurait pu être un Tokyo, et le jetlag que cela implique, mais mieux vaut ne pas y penser.

Porte 2, les passagers sont là. J'observe sacs à dos, guides touristiques de l'Égypte en main, nos clients sourient, l'heure des vacances a sonné pour d'autres. La fonction prend alors le pas sur les réminiscences personnelles. L'Amelia costumée n'existe plus désormais, pas plus que la skieuse effrénée ou la pilote du cavok. Le temps d'un vol, nous ne sommes plus personne, seulement des membres d'équipage qui vont tout donner pour retrouver le sourire des vacanciers en fin de voyage. Oui mais entre temps, je vais voler. C'est ma satisfaction, égoïste, que d'aucuns ne peuvent me prendre. Décollage, virage autour des nuages... je redeviens l'émerveillée du ciel, celle qui s'est battu pour exercer ce métier d'anonymes.

Les déboires d'une cassolette trop chaude qui va me dévorer les doigts, d'un dos tordu d'avoir porté trop de bagages, tiré d'innombrables voiturettes... tout s'efface pourvu que le soleil brille aux hublots et que les passagers soient ravis. Sans eux, nous ne serions vraiment rien.

Puis, après-demain, je vais remonter dans le plus gros porteur de la flotte, l'A380. Plus de 500 têtes à compter, le marathon des kilomètres parcourus d'allée en allée, un pont puis un second, les genoux qui grincent, près d'une centaine de vestes à suspendre dans les vestiaires, et pas moins de trente rouleaux de papier toilette à changer. Et toujours cette course folle vers la lumière du dehors, la joie de sentir la machine, quelle qu'elle soit, s'élever dans les airs, une turbulence, le coton qui nous enveloppe, puis le ciel bleu.

C'est là-haut que tout se passe. A bord de plusieurs tonnes de métal ou de quelques kilos en bois, propulsés par deux réacteurs soit davantage, ou par une seule hélice chevrotante. Notre raison d'être se trouve là-haut, nous vivons pour le vol et le bonheur qu'il procure. Concept que tout le monde ne comprend pas toujours.

Le Bourget un 6 mars ? Occasion de voler, qui plus est dans un cadre exceptionnel avec la Tour Eiffel en bout d'aile, je fonce. Tu n'as pas mis les pieds dans un avion depuis un petit moment ? Viens, je t'emmène en balade. Un anniversaire ? Encore une promenade dans les airs. Il fait beau ? On part sortir n'importe quel engin pourvu que ça vole. Toutes les occasions sont bonnes pour papillonner sous les nuages. Elles se présentent, on les attrape. On est têtus oui, vous, moi, obstinés, volontaires et exclusifs, parce que l'on n'est franchement heureux qu'une fois là-haut.

Puis il y a les incidents, parfois même les accidents. On risque de perdre des copains là-haut. Ils y laissent quelques plumes mais leurs ailes peuvent encore les porter. Ils repartent en quête de révélation, accrochés à la voilure de leur vie, à l'hélice de leur rêve qui continue de les faire avancer. Des copains meurent aussi là-haut. On souffre, beaucoup, mais on prend le risque, on poursuit notre chemin au gré des vents.

Il y a quelques jours, une journaliste me demandait pourquoi j'aime autant voler. Impossible de lui sortir la grande vérité. Si elle existait, ça se saurait. Échanger et partager, ça ne suffit pas pour expliquer une telle passion. L'odeur d'huile, de kérosène ou de 100LL peut-être. Le bruit sourd d'un moteur en étoile sûrement. Voir le soleil tous les jours très certainement. Ça fait un bien fou d'être là-haut. On envoie promener les factures et le banquier, on cloue le bec aux problèmes. On consomme du ciel sans modération, on s'imprègne de nuages, le cœur tout empli de lumière. Même les HLM de Mantes nous semblent jolis vus du ciel. Voler est poésie, c'est s'épanouir, se dépasser, se découvrir, voler c'est toute notre vie.



Alors on garde cette longueur d'avance sur nos amis terriens en côtoyant chaque jour et à chaque souffle d'hélice les paradis de l'aube et de la nuit.

Là-haut, il y a le rêve et l'éternité d'un bonheur souvent inexpliqué. Mais là-haut, où le vent voudra bien nous porter, baignés dans nos sourires et la chaleur d'un cockpit intime, c'est vraiment nous.